L'IA et le mythe de la créativité 2/4 : La créativité sous le microscope

 

Le duel Lovelace-Turing tourne en rond car il repose sur une vision mystique de la créativité. Et si, pour sortir de l'impasse, nous devions commettre un sacrilège : mettre la créativité elle-même sur la table de dissection ?

Dans notre premier article, nous avons assisté au duel fondateur entre Ada Lovelace, la gardienne de l'originalité humaine, et Alan Turing, le prophète de la machine apprenante. Ce débat, aussi stimulant soit-il, tourne en rond. Pourquoi ? Parce que les deux camps partagent, sans le savoir, une vision romantique et quasi-mystique de la créativité comme une « étincelle de génie » tombée du ciel.

Et si, pour sortir de l'impasse, nous devions commettre un sacrilège ? Et si nous mettions la créativité elle-même sur la table de dissection ? Au lieu de juger l'IA, nous allons analyser ce que nous regardons vraiment quand nous qualifions quelque chose de « créatif ». Préparez-vous à déconstruire l'un de nos mythes les plus chers.

Le fil du rasoir : la créativité comme distance proximale au connu

Notre premier préjugé est de croire que la créativité est une rupture totale, une liberté absolue. C'est faux. Essayez de créer une œuvre totalement originale, sans aucun lien avec ce qui existe. Le résultat ne sera pas une création de génie mais du bruit inintelligible.

Pour qu'un humain qualifie quelque chose de créatif, il faut que cette chose ait suffisamment de structure pour être reconnaissable mais suffisamment de nouveauté pour être surprenante. La créativité, c'est marcher sur un fil tendu. D'un côté, le gouffre de la banalité (trop connu, trop prévisible). De l'autre, le gouffre de l'incompréhension (trop étranger, trop aléatoire). L'acte créatif consiste à trouver le parfait équilibre sur ce fil.

Un morceau de musique pop qui n'utilise que trois accords connus est ennuyeux. Une pièce de musique sérielle totalement atonale peut être perçue comme un bruit désagréable par un non-initié. La chanson qui nous captive est souvent celle qui utilise des harmonies familières mais les agence d'une manière légèrement inattendue. La créativité est un jeu subtil de respect et de trahison des règles.

Des études en psychologie de l'esthétique montrent que notre plaisir maximal face à une œuvre (musicale, visuelle) est atteint lorsque l'œuvre est à un point d'équilibre optimal entre la prédictibilité et la surprise. Trop prévisible, on s'ennuie. Trop surprenant, notre cerveau décroche. La créativité est une science de la « surprise maîtrisée ».

L'intention ne fait pas le génie : la créativité est un jugement social

« D'accord », pourrait-on objecter, « mais l'artiste a l'intention de créer cet équilibre ! L'IA, elle, n'a pas d'intention ». C'est le deuxième mythe à déconstruire.

L'intention de créer est totalement insuffisante. L'histoire de l'art est un cimetière d'œuvres ratées mais pleines des meilleures intentions du monde. Ce qui fait qu'une œuvre est jugée « créative », ce n'est pas l'état mental de son auteur, c'est l'effet qu'elle produit sur une audience.

Il faut ici distinguer deux termes : neuf et original. Neuf, c'est tout ce qui n'a jamais existé à l'identique. Une machine industrielle produit des milliers de voitures « neuves » mais aucune n'est l'originale. Original, c'est ce qui est perçu par une communauté comme introduisant une différence significative par rapport à ce qui existait avant.

Marcel Duchamp, en exposant un urinoir en 1917, n'a pas « fabriqué » un objet neuf. Il a, par un acte de recontextualisation, forcé le monde de l'art à le percevoir comme « original ». La créativité n'était pas dans l'objet mais dans la relation entre l'objet, l'artiste et le public. Le créateur propose mais c'est la culture qui dispose.

Le mythe de la page blanche : toute révolution a des racines

Même les « génies » qui ont brisé les règles, comme Picasso ou Stravinsky, ne sont pas partis de rien. Leur génie n'était pas de créer ex nihilo mais de dialoguer de manière conflictuelle avec la tradition. Le cubisme de Picasso est une réponse directe à la perspective et à l'art de Cézanne. Le Sacre du Printemps de Stravinsky est une déconstruction des règles de l'harmonie classique.

Toute révolution s'appuie sur des « germes » préexistants. Elle se définit contre un ordre établi. Sans connaissance de la tradition, il ne peut y avoir de transgression créatrice. C'est une idée que l'historien des sciences Thomas Kuhn a brillamment développée avec sa théorie des « révolutions scientifiques ».

Une nouvelle définition pour un nouvel âge

Si nous assemblons les pièces, une nouvelle définition de la créativité émerge, bien plus sobre et bien plus puissante que le mythe de l'étincelle divine : la créativité est la production de formes nouvelles qui sont perçues par une communauté comme ayant à la fois une originalité et des éléments suffisamment familiers pour être rattachée et comparée au connu.

Cette définition a une conséquence immense : elle ne présuppose ni intention, ni conscience. Elle est purement fonctionnelle et relationnelle. Elle ouvre la porte à l'idée qu'une entité non-consciente, comme une IA, puisse être un acteur légitime dans le jeu de la créativité.

Maintenant que nous avons osé regarder la créativité dans les yeux, nous sommes prêts pour la prochaine étape : examiner notre propre esprit. Car si nous voulons comprendre ce qui différencie l'humain de la machine, nous devons d'abord avoir le courage de regarder notre propre fonctionnement. C'est précisément ce que nous explorerons dans le prochain article.


Article de Matthieu Ferry, psychologue clinicien, publié dans Intelligences Plurielles le 20 juillet 2025, adapté pour Copryce Lab en décembre 2025.


Point de vue Copryce

Redéfinir la valeur au-delà de l'intention

Cette déconstruction de la créativité comme phénomène social plutôt que comme « étincelle divine » transforme radicalement la manière dont les designers peuvent penser leur valeur professionnelle.

Si la créativité n'est pas une question d'intention pure mais d'effet produit sur une audience, alors la valeur d'un designer réside dans sa capacité à naviguer consciemment sur ce « fil du rasoir » entre familiarité et surprise. C'est une compétence qui se cultive, s'affine, se nourrit d'expérience. Le parcours d'un designer enrichit progressivement cette sensibilité fine au contexte culturel, aux codes implicites de son domaine, à ce qui va résonner avec son public. Cette sensibilité, c'est précisément ce qui se monnaye.

L'idée que la créativité est un jugement social plutôt qu'une qualité intrinsèque rappelle aussi que le designer ne travaille jamais seul dans sa tête. Il travaille dans un dialogue constant avec ses clients, leurs utilisateurs, les tendances du marché, l'histoire de son medium. Sa valeur n'est pas seulement dans « ce qu'il crée » mais dans sa capacité à créer ce qui sera reconnu comme pertinent par la bonne communauté au bon moment.

Enfin, l'observation que toute révolution a des racines valide l'importance de l'expertise accumulée. Un designer qui maîtrise les codes de son domaine, qui connaît son histoire, qui a intégré les « règles du jeu », est celui qui peut ensuite les transgresser de manière productive. Cette maîtrise ne vient pas d'un coup de génie soudain, elle se construit dans le temps.

La créativité n'est-elle pas finalement moins une question de « qui peut créer ? » que de « qui sait créer ce qui résonnera » ? Et cette seconde question ne renvoie-t-elle pas directement à l'expertise, à l'expérience, et donc à la valeur économique légitime du designer professionnel ?

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