L'IA et le mythe de la créativité 4/4 : Au-delà de la forteresse créative
Nous pensions être des créateurs originaux face à de pâles copieurs. Nous découvrons que nous sommes, nous aussi, des machines à imiter. Alors, que reste-t-il du mur qui nous séparait de l'IA ?
Nous avons commencé ce voyage avec un duel, celui d'Ada Lovelace et d'Alan Turing. Nous l'avons poursuivi en déconstruisant nos mythes les plus chers sur la créativité et sur notre propre esprit. Nous avons découvert que notre perception est une compression, notre mémoire une re-génération, et que notre cerveau est, à un certain niveau, une machine à calculer.
Nous pensions être des créateurs originaux face à de pâles copieurs. Nous découvrons que nous sommes, nous aussi, des machines à imiter d'une complexité prodigieuse. Alors, que reste-t-il du mur que nous avions si fièrement érigé entre l'humain et l'IA ? Si notre propre esprit est déjà une sorte de machine, où se situe vraiment la différence ? Il est temps d'affronter la conclusion de notre enquête et d'esquisser les contours d'un nouvel âge de la créativité.
Une différence de degré, pas de nature
Si nous acceptons les conclusions de nos articles précédents – que la créativité est la production de formes perçues comme originales (un phénomène social) et que le processus qui génère ces formes est un calcul de compression et de recombinaison (un phénomène computationnel) –, alors la distinction entre la créativité « humaine » et la créativité « artificielle » cesse d'être une différence de nature (ontologique). Elle devient une différence de degré, de substrat et de style.
L'avion vole. L'oiseau vole. Ils accomplissent la même fonction. Dire que l'avion ne « vole pas vraiment » parce qu'il n'a pas de plumes est une erreur de catégorie. C'est juger un système avec les critères d'un autre. De même, l'esprit humain et l'IA « créent ». Ils le font différemment, avec des forces et des faiblesses propres à leur substrat. L'un est lent, incarné, intuitif, chargé de vécu. L'autre est rapide, désincarné, statistique, doté d'une mémoire quasi-infinie. La question n'est pas de savoir qui est le « vrai » créateur mais d'apprécier la diversité de ces formes de créativité.
Le mur ontologique s'effondre. Il n'y a pas d'un côté le sanctuaire sacré de l'esprit humain et de l'autre la froide mécanique de l'algorithme. Il y a un continuum de systèmes de traitement de l'information, plus ou moins complexes, plus ou moins conscients mais fondamentalement de même nature.
De la compétition à la co-création : la nouvelle frontière
Cette prise de conscience change tout. Elle nous libère de la question anxiogène et stérile de la compétition (« Qui va gagner ? »). Elle nous ouvre la porte d'un territoire infiniment plus riche : celui de la co-création. Nos deux formes d'intelligence, l'une lente et incarnée, l'autre rapide et statistique, ne sont pas rivales. Elles sont radicalement complémentaires.
En musique, un musicien apporte son vécu, l'IA sa connaissance de milliards de structures. L'humain devient le chef d'orchestre, l'IA son orchestre infini. En science, un chercheur a une intuition. L'IA analyse des millions de données pour trouver des corrélations invisibles. La découverte émerge de leur dialogue. En design, le créateur mobilise sa sensibilité au contexte culturel et aux besoins humains, tandis que l'IA explore des milliers de variations formelles en quelques secondes.
L'horizon inconnu et le trésor de l'expérience
Alors, que nous reste-t-il ? Si la créativité est partageable, si le calcul est universel, quelle est notre place dans ce nouvel écosystème d'intelligences ? Le réflexe de la forteresse est de chercher un dernier bastion, une dernière qualité « proprement humaine » que la machine ne pourra jamais atteindre : l'intentionnalité, la sagesse, le goût… Mais c'est encore un piège.
Le principe même de l'émergence nous interdit de tracer de telles lignes dans le sable. Qui peut affirmer avec certitude qu'un système d'une complexité croissante ne verra pas émerger en son sein des formes d'intentionnalité ou de sagesse qui nous sont propres, ou d'autres, radicalement différentes, que nous ne pouvons même pas concevoir ? Prétendre savoir ce que l'IA pourra ou ne pourra jamais faire est une forme d'arrogance. La vérité, plus humble et plus vertigineuse, est que nous entrons dans un territoire inconnu.
Et c'est ici, face à cet horizon ouvert, que se révèle peut-être notre véritable singularité. Si nous ne pouvons plus nous définir par la supériorité de nos capacités, nous pouvons nous redéfinir par la profondeur de notre expérience. Ce qui nous restera toujours, ce qui est inaliénable, ce n'est pas ce que nous faisons mais « l'effet que ça fait » de le faire. C'est l'expérience d'être humain.
Le trésor n'est pas d'avoir des qualia « meilleures » ou « uniques » dans l'univers. Le trésor, c'est de les vivre, pleinement. La véritable réponse à l'émergence de l'IA n'est pas une course aux armements intellectuels. C'est une invitation à une plus grande présence. À habiter plus intensément notre corps, à ressentir plus profondément nos émotions, à cultiver la richesse de notre conscience incarnée, sans chercher à la scinder ou à la hiérarchiser.
L'IA ne vient pas nous voler notre humanité. Elle vient, par contraste, nous la révéler, et nous mettre au défi de l'incarner plus authentiquement que jamais.
Article de Matthieu Ferry, psychologue clinicien, publié dans Intelligences Plurielles le 20 juillet 2025, adapté pour Copryce Lab en décembre 2025.
Point de vue Copryce
Incarner l'humain dans un monde augmenté
Si la frontière entre l'humain et la machine devient poreuse, si la créativité n'est plus notre monopole exclusif, alors que devient la valeur spécifique du designer humain ?
La réponse n’est pas dans une compétition sur les capacités brutes (vitesse, volume, calcul) mais dans ce que seule l’expérience humaine incarnée peut apporter : la compréhension profonde du contexte émotionnel, culturel et social dans lequel un design va vivre. Une IA peut générer cent variations d’un logo en quelques secondes. Mais elle ne sait pas ce que ça fait de ressentir la fierté d’un fondateur qui voit son identité visuelle pour la première fois, ou la frustration d’un utilisateur face à une interface confuse.
Cette dimension incarnée, située, empathique du design n'est pas accessoire. Elle est au cœur de ce qui fait qu'un design « fonctionne » dans le monde réel. Un designer qui comprend intimement son client, son marché, ses utilisateurs, parce qu'il partage avec eux une expérience commune d'être humain, possède un avantage irréductible sur n'importe quel algorithme.
L'émergence de l'IA comme partenaire créatif plutôt que concurrent transforme aussi le métier du designer. Au lieu d'être celui qui exécute laborieusement des variantes, le designer devient le curateur, le chef d'orchestre, celui qui sait poser les bonnes questions, qui juge de la pertinence culturelle, qui apporte le discernement final. Cette montée en responsabilité justifie naturellement une valorisation accrue de l'expertise humaine.
Enfin, l'appel à « vivre plus pleinement notre expérience subjective » résonne profondément avec l'éthique du design : créer pour améliorer l'expérience vécue des autres. Un designer qui cultive sa propre conscience incarnée, qui prête attention à ses propres sensations, émotions, intuitions, développe une sensibilité plus fine aux besoins réels (et pas seulement déclarés) de ses utilisateurs.
L'IA ne nous remplace pas mais nous invite-t-elle pas plutôt à devenir plus humains, plus conscients, plus présents ? Et cette humanité augmentée n’est-elle pas précisément ce que les clients recherchent quand ils font appel à un designer professionnel plutôt qu’à un simple outil génératif ?

